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Le procès d'une génération et du système qui va avec

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Hiver sur le Temple de l'Amour

J’ai lu le livre de Vanessa Springora, que je n’ose point appeler « roman », car c’est avant tout un témoignage très humain, l’histoire d’une époque, la mienne, qui donnât la part un peu trop belle aux dominants intellectuels, avec une idéalisation, probablement d’origine culturelle dans notre pays, qui fait que de nombreux hommes auraient aimé vivre de leur plume, leur pinceau, leur objectif, et que de nombreuses femmes ont été fascinées par ces « élites », en manquant de discernement.

 

Le livre confirme en effet, ce que je pressentais, il est surtout celui du procès d’une génération, née pendant et peu après la guerre. Il ne ressemble pas vraiment à ce qu’on n’en a fait dans les médias, un brulot féministe dans la mouvance « MeToo ». Springora reste très pudique sur sa relation physique, elle semble plutôt avoir souffert de l'humiliation d'une intimité jetée en place publique, banalisée par le nombre de victimes, moquée probablement, ce sentiment terrible d'avoir été l'un des sujets expérimentaux de l’œuvre de Matzneff.

 

Car les deux grandes accusations de Springora, sont le silence, la complicité passive, voire l’admiration de l'écriture, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat de Matzneff, et le viol intellectuel, moral, dont elle a été l’objet.

 

En effet, Matzneff a recopié dans la plupart de ses livres, les lettres, propos et comportements de ses victimes, en donnant une foule de détails qui permettaient de les identifier. Matzneff, pour ne parler que d’elle, va publier un roman « La prunelle de mes yeux », qui relate son histoire avec Springora, puis sa rencontre avec Vanessa, dans « Harisson Pizza », donnant aussi des détails sur leur relation dans « Mes amours décomposés », qui reprendra lettre et récit de rupture, plongeant Vanessa dans de profondes crises d’angoisse et de dépression, qui la pousseront à des addictions à la drogue.

 

Dans le dernier chapitre, Springora va découvrir par hasard, que ses lettres, tout comme les manuscrits de Matzneff, ont été déposés à l’Institut Mémoire de la Littérature Contemporaine de Caen, où il est au possible à un visiteur de lire tranquillement ces documents numérisés. Cette publication officielle, sans autorisation de l'auteur des lettres, est totalement inadmissible.

 

Faut-il rappeler que Matzneff a reçu deux prix de l’Académie Française, le Renaudot Essai en 2013, le Prix Cazes de Lipp en 2015, qu’il fut décoré par Jacques Toubon, sous Balladur, Officier des Arts et des Lettres. Bénéficiant depuis 1994, grâce à Jacques Chirac, d’un appartement à Paris près du Luxembourg, jusqu’à peu, payé par la Ville de Paris, il a perçut également jusqu’à ces derniers mois, une allocation d’environ 7000 € mensuels par le Centre National du Livre.

 

En 1977, lors d’un procès pour pédophilie de trois hommes sur mineur, il a rédigé une lettre de soutien des accusés et de demande de révision du Code Pénal, publiée par le Monde, signée par la plupart des intellectuels français, dont Sartre, Beauvoir, Deleuze, Glucksmann, Aragon, Barthes…., qui a permit d’alléger la peine des condamnés. Seuls Duras et Foucault avaient refusé de signer.

 

Libération fera l’éloge de l’écrivain, à plusieurs reprises.

 

Il fut soutenu par le Président Mitterrand, qui disait aimer ses livres, et qui s’inquiétait particulièrement de sa santé, quand il était hospitalisé pour suspicion de Sida. Springora mentionne que le Président l’avait appeler personnellement au téléphone.

 

Vanessa fut également « opérée » par un gynécologue à l’âge de quatorze ans, pour lui faciliter ses rapports sexuels avec Matzneff, n’omettant pas de souligner un certain cynisme médical.

 

A noter que la mère de la narratrice, qui lui avait fait rencontrer l’écrivain, travaillant dans l’édition, a défendu à plusieurs reprises Matzneff, qu’elle recevait chez elle avec sa fille. Quand Vanessa annoncera d’ailleurs à sa mère qu’elle quitte Matzneff, la mère, attristée dira : Le pauvre. Tu es sure ? Il t’adore.

D’après ce qu’elle a écrit dans « Consentements », Vanessa fut toujours consentante, goutant les délices de l’interdit et de l’initiation par un personnage cultivé, fin et souvent plein d’attentions, qui lui permit même un jour d’obtenir l’admiration de son prof et un 19/20, pour un devoir de français en grande partie, rédigé par Matzneff.

 

Morceaux choisis :

« J’ai tout de même l’intuition que le monde autour de moi ne tourne pas rond. Quand plus tard, des thérapeutes en tout genre s’échineront à m’expliquer que j’ai été victime d’un prédateur sexuel, il me semblera que ce n’est pas la voie du milieu. Que ce n’est pas tout à fait juste. Je n’en ai pas encore fini avec l’ambivalence ».

Quand Vanesa comprit qu’elle n’était pas l’unique, la seule jeune fille aimée par l’écrivain, elle rendit visite à Cioran, ami de Matzneff et elle relate les propos de l’auteur roumain, lors de cette visite :

« G. est un artiste, un très grand écrivain, le monde s’en rendra compte un jour. Ou peut être pas, qui sait ? Vous l’aimez, vous devez accepter sa personnalité, G. ne changera jamais. C’est un immense honneur qu’il a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de sa création et de vous plier à ses caprices. Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin. Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime. »

A la fin, Vanessa multiplie sa charge contre un système :

« Si les relations sexuelles entre un adulte et un mineur de moins de quinze ans sont illégales, pourquoi cette tolérance quand elles sont le fait du représentant d’une élite – photographe, écrivain, cinéaste, peintre ?

En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres, qu’on ait assisté à une telle impunité ».

 

Ajoutons cette citation reproduite à la fin du livre :

« Le langage a toujours été une chasse gardée. Qui possède le langage possédera le pouvoir ».
Chloé Delaume (écrivain, performeuse, musicienne, française d’origine libanaise, née en 1973)

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