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La Familia Grande, au delà des effets collatéraux, la faillite d'une gauche

‌‌Je viens de terminer la Famillia Grande….Je suis envahi par une sorte de malaise, un sentiment d’incompréhension, car comme pour Consentement de Springora, je ne me retrouve pas vraiment avec ce que j’ai pu lire dans la presse, et avec, toute l’instrumentalisation que Libération, Le Monde Radio France, Twitter, et même Busnel (que je trouve du coup maintenant très manipulateur) ont déployé avec rage, pour casser une « certaine gauche parisienne et bobo ».

Pour moi, tout ce délire médiatique, qui permet certes, une prise de conscience c’est d’abord un procès soigneusement construit contre une population germanopratine, par une génération X et Y, jalouse et revancharde, sur celle de ses ainés soixantuitards, plus heureuse qu’elle, qui aurait surtout trahi les idéaux d’une gauche populaire d’aujourd’hui. Chez les Kouchner, Pisier, Duhamel, on est évidemment loin des Gilets Jaunes et des revendications identitaires.
 

Camille dans son bouquin, décrit un lifestyle élitiste, hors norme, en trois saisons, la dernière étant une décomposition, la régression d’une gauche, l’éclatement de la Familia Grande, avec une fin assez dramatique.

D’abord révolutionnaire, la saison 1 est celle de Bernard Kouchner, le héros qui n’a peur de rien, le grand orateur charismatique, le chef de bande à Cuba, l’ami de Fidel, le médecin aventurier, sauveur, avant de devenir le Ministre le plus aimé des français, et d’Evelyne Pisier, sa femme, la libertaire, l’universitaire hyper cultivée, la maitresse de Castro, suivie par une phase plus politique avec la saison 2, l’ère Mitterrand, celle de Sanary, de la mère adorée par ses enfants.

Epoque folle, la période de Duhamel, est celle de la fête, de l’extravagance, des grandes tablées avec plein de gens prestigieux, proches du Pouvoir espérant changer le monde, où tout semble possible, baignant dans le fric, où ceux qui ont réussi se retrouvent en vacances pour partager corps et âmes. C’est la Famillia Grande, en référence au Che, dans une sorte de continuité idéologique..
 

Camille reconnaît à chaque page, sa chance d’avoir appartenu à ce milieu, qui ne ressemble en rien, à celui d’un pauvre type comme moi, ou à celui de la plupart d’entre nous, qui n’ont pas eu l’enfance bercée par des grands intellectuels qui ont parcouru la planète, en laissant une trace dans l’Histoire, et qui n’ont pas eu la chance d’avoir les portes ouvertes, sans trop peiner, des plus prestigieuses Ecoles de Paris, menant vers des carrières plutôt sympathiques.

Camille adore presque toute cette faune (sauf Christine Okrent, décrit comme une vraie marâtre, coincée et autoritaire, très éloignée du style de Bernard Kouchner saison 1) ; elle a la chance d’admirer à la folie, une mère enseignante, étant fière d’assister à ses cours brillants adulés par les étudiants…On en rêve, surtout quand on a eu des parents « petites gens », qui ont traversé une vie sans livres, sans idéal, sans rien imprimer, sans rien transmettre, sans la moindre petite gloire, sans rien vivre….Quand je lis tout cela, ma première réaction, c’est de dire que Camille et ses frères sont nés avec des atouts non négligeables. Pourtant, je ne me sens pas jaloux, même si je suis souvent aigre, car ces gens là m’ont fait rêver et m’ont fait espérer sortir de ma grisaille, sans succès, me laissant désespérément enfermé dans ma solitude. Les plus jeunes sont probablement moins résignés et plus réalistes face au déterminisme social, d’où leur rejet du « système », un mode de vie inatteignable pour le plus grand nombre

Par contre, tout n’est pas que rose, la mort rode, car dans ce milieu, la faiblesse et l’échec sont la pire des hontes…Mort du Grand Père qui s’est tiré deux balles en pleine tête, de la grand-mère qui se suicide en 1988.. Camille est désespérée par le divorce de ses parents, et par une mère qu’elle doit protéger de son immense chagrin de la perte de la grand mère, bouffée par trop d’ échecs personnels, ingurgitant médocs et alcool, et par l’errance existentielle de sa famille,
 

« Chaque jour, je perds ma mère. Chaque jour, mon père s’éloigne. Chaque jour, je pense à ma grand-mère /// Je suis terrorisée par sa mort lente et annoncée (la mère mourra d’un cancer, qui suit une longue dépression). »

Lorsqu’elle parle de Duhamel, grâce à qui elle a appris le droit, Camille ne le décrit pas du tout comme quelqu’un de détesté et de monstrueux, au contraire, c’est bien là le problème : «  Pendant toutes ces années, et longtemps après, j’ai protégé mon Beau Père. Pas parce que mon frère me le demandait, mais parce que je l’aimais comme un père et que dans l’explosion de notre famille, face à la dérive de ma mère, il était tout ce qu’il me restait ». Puis, elle se sentira trahie, coupable, coupable de l’avoir aimé et d’avoir eu besoin de lui, tout en sachant ce qu’il infligeait aux garçons. Sa souffrance, sa peur pour ses propres enfants, qui la pousse à écrire, elle est là, en elle, pas chez son frère, qui investira dans sa vie professionnelle et personnelle, avec trois gamins, pour oublier « ce con » de Duhamel.

J’ai revu la scène de la Grande Librairie, où Busnel sort le livre en partie autobiographique de la mère, écrit il y a trente ans, dans laquelle l’animateur tente d’expliquer à l’autrice, qu’Evelyne Pisier, était brisée par les écarts sexuels de son second mari avec son fils et qu’elle savait déjà tout ….Tout cela me semble bien plus complexe, la mère était accablée prioritairement par le suicide de ses parents, Camille le martèle sans cesse dans son texte jusqu’au bout, par la perte probable d’un Bernard Kouchner admiré (surtout pour fuir avec son opposé, une grande bourgeoise, soucieuse de son image avant tout), par les agressions d’un second mari insatisfait sexuellement sur l’enfant chilien et plus tard, sur son fils, mais aussi par des enfants adoptés qui ne lui rendaient pas ce qu’elle pensait avoir donné, par une vie libertaire passée, qui se révélera être tragique (en particulier dans les conflits avec sa sœur Marie France, qui n’était pas non plus, une enfant de chœur) et par des idéaux perdus, loin d’un socialisme égalitaire.
 

Camille Kouchner voulait libérer sa parole, pour réparer une blessure narcissique, traversant longtemps une grande crise existentielle, ne croyant plus aux vertus morales du Droit, à cause de son maitre, qui ne respectait pas ce qu’il enseignait, la probité devenant imposture.
 

Espérances cubaines, libération excessive des mœurs, longue parenthèse socialiste d’une gauche aisée prenant ses quartiers à l’annexe élyséen de Sanary, puis longue prise de conscience et fracassement au réel, ce livre est surtout une sorte de psychanalyse, l’épopée assez tragique d’une génération.

Laissons de côté donc le prétexte, dans lequel l’éditeur ne doit pas être innocent, destiné à faire le buzz, du trolling (enflammer les réseaux) et mettre le feu aux poudres…et prenons ce témoignage comme une grande quête réalisée par des individus intelligents, qui perçoivent la chute et la fin d’un monde, celui des illusions socialistes.

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